Où en suis-je ? Où suis-je ?
Ma conception de l’art est, j’en conviens, classique, traditionnelle dans le sens où l’art est à la fois une démarche spirituelle, un long chemin solitaire d’apprentissage. Je n’ai aucune estime pour l’art conceptuel, bien au contraire, il m’agace profondément. S’il m’irrite à ce point, on me retorquera qu’il a atteint son objectif. Ce côté « donneurs de leçons » m’indispose au plus haut point. L’artiste conceptuel serait attendu pour donner un sens au monde contemporain.
Il y a de l’artisan dans l’artiste. Apprendre à dessiner, à peindre, prend des heures de travail. Avant d’improviser en jazz, un musicien aura travaillé des heures et des heures pour se libérer de sa technique et pouvoir donner le maximum de lui-même. Il en est de même en peinture et en sculpture. Je suis révolté par la place donnée dans l’art contemporain à ces installations faites de deux trois merdes placées au centre d’une magnifique salle d’exposition, le tout accompagné d’un catalogue d’une centaine de pages vous expliquant de façon pédante que notre civilisation se dégrade. Quelle foutaise et quel sentiment d’une soi-disant supériorité dont l’artiste plasticien serait doté !!! Quelle qu’elle soit, la pratique artistique est un chemin difficile et solitaire qui suppose de l’apprentissage, du travail, des réussites, des échecs, de la recherche, de l’auto critique et de l’humour.
Mes références vont des peintres de la Renaissance aux peintres contemporains, tels que Francis Bacon, Lucian Freud, Yue Minjun, Zeng Fanzhi, Paola Rego et plus largement celles et ceux de la nouvelle figuration, tels que Gérard Fromanger, Vélicovick ou Jacques Monory. Pour reprendre une citation de Yun Minjun, « j’aimerais que ma peinture mais également mes sculptures et modelages soient à la croisée de la comédie et du tragique ». J’ai également un grand respect pour la peinture de Gérard Garouste et pour l’homme qu’il est. Si mes références sont éclectiques, elles en commun de renvoyer à la peinture figurative, qu’elle soit comique ou tragique.
La peinture est une mise en scène. L’émotion naît de la confrontation avec l’image que l’autre, l’artiste, a créée et le visage de l’autre, de cet autre qui me regarde. Un portrait est un roman à lui tout seul. Que me dit ce regard ? Que me dit ce corps ? Comment mettre en image cette émotion subtile qui vient m’habiter face à ce « celui-là », à ce moment précis où nos regards se croisent ? La peinture est le fruit de la transcendance, de la sublimation du rapport ému, empathique, désirant et tendre, bien plus complexe que la simple fascination de la beauté plastique de la jeunesse.
En ce sens, mes portraits sont des icônes qui doivent cependant être vus avec un certain humour vis-à-vis d’une déification de la beauté de la jeunesse.
Les limites où je me cogne encore et toujours
« Comment capter la réalité ? Comment capturer l’apparence sans en faire une illustration ? C’est ça le grand combat et ce qui est passionnant quand on est un artiste figuratif aujourd’hui » (Francis Bacon extrait du documentaire L’énigme Francis Bacon).
J’ai un rapport « fascination-répulsion » aux œuvres de Francis Bacon et de Vélicovick. Je suis admiratif de cette vérité des êtres qu’ils parviennent à mettre en scène, ce dépouillement, cette mise à nue, cette « corrida » humaine, ce dépeçage des corps m’impressionnent au plus haut point et génèrent simultanément un malaise insupportable.
La force d’une toile repose-t-elle sur la violence qu’elle incarne, sachant qu’il est plus facile de bouleverser par le tragique que par le comique ?
Leur travail me semble aller au noyau de l’humanité. Le côté sombre me fait peur autant qu’il m’attire. Il semble, dans leur travail, que toute humanité en soit exclue. Le travail de Garouste est tout aussi fou mais d’une folie dont je me sens plus proche. Dire des œuvres de Bacon et de Vélicovick qu’elles sont déshumanisées serait une profonde erreur, mais elles sont, me semble-t-il « sans pitié », sans le moindre compromis, alors qu’il y a place pour le pardon chez Garouste. Ce terme même de pardon mériterait à lui seul qu’on s’y arrête.
Peindre est un chemin de connaissance de soi. On peut se perdre sur un mètre carré. Quid du mythe de l’artiste maudit ? Il n’y a pas obligation à flirter avec la folie pour être un très bon peintre mais n’est-ce pas le prix à payer pour accoucher d’une peinture qui vous bouleverse, au sens propre comme au figuré, au plus profond de vous-même et au plus intime du regardeur ?
Où est-on plus libre que devant une toile vierge ? Quel difficile équilibre, aussi fragile qu’une prise de vue, que la composition, que les couleurs, que les matières ! Mais quelle jouissance de chef d’orchestre et quel fantasme de toute puissance !
Comment faire une œuvre qui ne soit pas qu’une fade illustration, une gentillette image ? C’est le problème auquel je me confronte encore et toujours. Une peinture, à vouloir être séduisante, se stérilise. Faut-il nier qu’une peinture est aussi un objet décoratif ? Faut-il mettre son orgueil dans sa poche ? Où faut-il placer le curseur ?
Il me semble que je me suis libéré ces derniers temps. De quoi ? Du retour gratifiant du regard des autres, même si j’aime montrer mon travail. Peindre est une activité solitaire et montrer son travail c’est rompre un peu avec cette solitude. Cela traduit aussi, indubitablement, un besoin de reconnaissance, or seul compte vraiment un regard auto-critique sur sa création. Ne pas douter, continuer son chemin, peindre encore et encore. C’est laborieux mais payant et jouissif. Pourquoi le nier ?
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